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Nicole Ameline obtient l’engagement d’entreprises de former des jeunes filles au Caire

Mai 05 2016
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Article paru dans le journal Paris-Normandie du 02-05-2016

Comment êtes-vous arrivée dans cette aventure ?

« Sœur Emmanuelle est venue me voir lorsque j’étais ministre, il y a déjà quelques années, et m’a dit : Nicole, les chiffonniers du Caire, c’est important, il faut aller à Mokattam. Je m’occupais déjà beaucoup de l’éducation des filles dans le monde, en France évidemment mais aussi à cette époque en Afghanistan où il y avait la guerre. Elle avait 96 ans à l’époque, je me souviens, elle m’avait dit : Promets-moi que tu iras. Je lui avais dit oui. C’était un peu de sa part une forme de transmission. Je l’ai senti comme ça. »

Et vous y êtes allée ?

« Plusieurs fois. Ma première visite à Mokattam a été une expérience très forte. Ces enfants ont un côté extraordinairement optimiste dans un monde difficile. C’est très compliqué à comprendre quand on revient en France. On se dit pourquoi dans un pays libre comme le nôtre les gens n’ont pas l’air si optimiste… »

Aujourd’hui, vous allez plus loin dans l’accompagnement ?

« Par mes fonctions actuelles, je suis très sensibilisée à ce qui se passe en Méditerranée. Je suis à l’Otan où je m’occupe de la sécurité collective, je me rends souvent en Égypte, à l’ONU je m’occupe des droits de l’Homme… Je pense qu’il est très important d’avoir un lien réel entre droit et développement. C’est pour cela que j’ai proposé cette initiative inédite et très innovante. Il s’agit d’un partenariat public-privé en Égypte entre le gouvernement et la France qui vient d’être officialisé par François Hollande et fera l’objet d’un accord de coopération. Ce partenariat associe également la plus grande fondation humanitaire d’Égypte ainsi que des entreprises du CAC 40. »

De quoi s’agit-il exactement ?

« Quand j’ai créé en tant que ministre le label Égalité, ces entreprises se sont emparées de ce label pour en faire un élément de stratégie sociale dans le monde. Et bien aujourd’hui, ces grandes entreprises, nous les avons réunies en club et elles sont parties prenantes de cette action de formation qui va concerner dans un premier temps 400 jeunes filles dans et autour du quartier des Chiffonniers. Avec ces formations, elles vont sortir de la pauvreté. »

Ces entreprises s’engagent à les former et à les recruter ?

« Oui, elles sont accueillies, prises en charge, formées et payées pendant leur formation. Ce n’est pas un « one shot » [un coup unique en anglais, N.D.L.R.], pas non plus du « charity-business » [financement des œuvres caritatives et leur mercantilisation, N.D.L.R.]. J’ai voulu travailler avec les plus grandes sociétés. De grandes entreprises implantées en Égypte et dont la présence est durable. Il s’agit de L’Oréal, qui a une usine de 1 000 personnes sur place et qui va accueillir une vingtaine de filles dès le 1er juillet, Orange, Total, Général Electric, Saint-Gobain, le Crédit Agricole, Carrefour, Accor, Sofitel… »

La formation pour l’insertion et donc pour l’égalité, c’est votre credo ?

« Oui, pour moi former, c’est lutter contre la pauvreté, créer de nouveaux modèles de référence dans les quartiers pauvres et valoriser dans l’emploi les populations locales. C’est d’ailleurs ce qu’elles demandent. Elles ne veulent pas quitter leur pays. Là-bas, les filles sont modernes, elles ont envie d’entrer chez L’Oréal, d’être dans des métiers d’avenir. C’est ce que nous leur proposons en les formant également au numérique. Elles vont devenir des modèles. Par exemple, Total vient de recruter une jeune fille à une pompe à essence. C’est une révolution. On n’a jamais vu de jeune fille au Caire dans une station-service. Et pourtant c’est possible. D’ailleurs, nous allons élargir ce projet au niveau national pour en faire bénéficier Louxor et Alexandrie et nous l’élargirons aussi à la Méditerranée, c’est-à-dire au Maroc et à la Tunisie. Les Nations Unies me soutiennent. L’Union européenne va financer la partie Méditerranéenne. Nous devrions être labellisés par l’Union pour la Méditerranée et nous devrions avoir avec nous l’Agence française de développement. »

« JE CROIS
AUX SOLUTIONS HUMANISTES »

Croyez-vous aussi à la formation pour la stabilité de ces pays ?

« Dans nos politiques, nous ne pouvons pas répondre simplement de manière sécuritaire, il faut aussi consolider l’État de droit. Ma démarche est politique. Leur stabilité, c’est la nôtre. Si nous n’arrivons pas à consolider la Libye, à faire en sorte que l’Égypte réussisse sa transition politique, à ce que la Tunisie soit également stabilisée, eh bien, je pense que la crise syrienne sera presque marginale au regard de ce qui nous attend. J’agis dans un souci global de sécurité, de protection des intérêts de la France, dans un sens humaniste. Je crois beaucoup aux solutions humanistes… »

Vous imaginiez une action de cette envergure ?

« Je ne pensais pas que sœur Emmanuelle m’aurait emmenée jusque-là. Elle avait beaucoup de talent pour ça. Notre action (les Chiffonniers) est modeste mais symbolique, la présence française dans cette partie du monde est formidablement importante, c’est de notre responsabilité, je pense même que c’est celle de l’Europe, la Méditerranée, c’est notre patrimoine commun… »

Ici aussi, vous favorisez la formation ?

« Au Caire ou ici, le numérique ne doit pas être une fracture mais un facteur d’égalité, de compétitivité, d’inclusion sociale. Je mène en ce moment dans le Calvados une opération assez similaire, axée sur le numérique. Je fais les 24 Heures du numérique ici en mai, je suis marraine des « Femmes du numérique » en France. Dans le secteur d’Honfleur, je vise 200 femmes très éloignées de l’emploi que nous mettons sur des stages numériques. Le résultat est transformatif, à la fin, on ne reconnaît pas ces femmes. Elles retrouvent de l’autorité de la confiance. Sur les 9 de la première session, 3 ont déjà retrouvé du travail. Le numérique, l’intelligence artificielle, c’est un monde nouveau. Si les femmes ne sont pas dans la conceptualisation de ce nouveau monde, dans sa gestion, vous allez en faire des femmes victimes de handicap social… Je me bats contre cela. »

Serez-vous avec sœur Sara à Honfleur pour la Fête des marins ?

« Oui. J’ai amené sœur Sara à Honfleur il y a 6 mois. L’équipe de la Société des marins a été très sensible à son message. Et au fond, le monde de la pêche, c’est un monde de solidarité, uni. Ils ont voulu qu’elle soit la marraine de l’édition 2016 [du 14 au 16 mai, N.D.L.R.]. Elle va parler de son histoire avec sœur Emmanuelle… Elles ont passé 20 ans ensemble dans ce qui était à l’époque un bidonville et ce qui est maintenant un quartier avec une certaine joie de vivre… »

PROPOS RECUEILLIS
PAR MARIE-CHRISTINE URSET